Transgression sur l'album de Baxter Dury

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the nigt chancers

Potron-minet. Je descends quelques marches pour franchir le palier d’un bar de nuit où se réfugient les noctambules rétifs à l’aube naissante. L’ambiance sonore est à la fois feutrée et funky. C’est une musique pop-synthétique avec des arrangements de cordes, une basse ronde et des chœurs féminins faussement ingénues.

Moiteur et décadence. Désirs inassouvis, regrets et phantasmes toujours vivaces. Je m’approche du comptoir, espérant ainsi être servi plus rapidement. Un tabouret semble se libérer. Une fille un peu éméchée en est descendue en invectivant son voisin d’un « ce n’est pas mon problème je ne suis pas ton chien » prononcé avec un fort accent anglais. Son interlocuteur s’est contenté de lever son verre, en guise d’adieu ou pour signaler au serveur qu’il était vide.
Je prends possession de la place désormais vacante en jetant un regard sur la fille qui s’éloigne en laissant traîner son sac par terre comme si elle promenait son chien. Le serveur dépose un nouveau verre devant mon voisin et fait de même à mon attention.
Avant que je puisse indiquer que je n’ai encore rien commandé, et certainement pas ce qui semble être du whisky, l’homme désormais solitaire, me tend une cigarette. Tout en l’allumant je lui accorde plus d’attention. Il a tout l’air d’un dandy, du moins ce que l’on en suppose, mais un dandy décadent et fatigué. Les cheveux hirsutes, la barbe naissante et un costume vraisemblablement porté depuis des jours.
Sans s’être présenté il commence à me narrer l’histoire de sa vie ou plutôt, les histoires de sa vie. Son propriétaire, qu’il maudit, est un marchand de sommeil sans scrupules, (le propre des marchands de sommeil me dis-je). Il loge dans un studio miteux qu’il s’évertue, par vengeance, à délabrer encore plus. Puis il me parle de son père, disparu depuis une vingtaine d’années, qu’il présente succinctement, « Sex and drugs and rock’n’roll ». Cela a le mérite d’être clair.
Sa voix est douce et monocorde. Son phrasé me fait penser à Serge Gainsbourg, du spoken-word avec un accent cockney très prononcé. Je me laisse bercer par ses histoires qui s’accommodent merveilleusement à la musique diffusée dans la salle. Il me dévoile à présent ses relations amoureuses, forcément ratées, souvent humiliantes, toujours à ses dépens. D’un ton détaché il m’avoue son incompréhension concernant les réseaux sociaux et les filles suicidaires, puis il me confesse avoir espionné le nouveau petit ami de son ex.

Un gars quelconque avec une vie quelconque mais avec qui, admet-il tout en dérision et humour britannique, il partage beaucoup de points communs. Il doit faire grand jour maintenant, mon voisin décide de s’en aller. D’un pas incertain il se dirige vers la sortie puis, comme pour me remercier de l’avoir écouté, il me lâche avec nonchalance « Baxter loves you ».